Altitude et humilité

LE PAYS DES RIGHAS

Lorsqu’on ouvre le coffre des souvenirs, un brusque appel de nostalgie éveille en nous soudainement la fameuse madeleine de Proust 1, ce dernier disait : «  le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre… » La prisonnière, tome 2

De notre tendre adolescence nous passions une partie de notre temps libre dans la montagne, le Zaccar était notre allié naturel, par nos randonnées nous avions arpentés presque tous les versants de cette montagne, nos marches et escalades étaient des fois fastidieuses mais toujours victorieuses arrivant au sommet. Nous avons exploré toutes les boucles possibles : Miliana-Sidi Abdelkader au dessus de Miliana – El Merouj – Sidi Abdelkader de Oued Haidous – Ain N’sour – Miliana. Ou bien la randonnée Miliana-Ain n’sour – Marceau (actuellement Menaceur) – Cherchell ;  sans oublié les fameuses randonnées nocturnes.

La montagne du Zaccar existe dans nos esprits et dans notre cœur car vécue d’une manière qui nous est propre et reflète quelques parts  notre personnalité, et notre manière de voir le monde. Je n’irais pas jusqu’à cautionner la fameuse citation de Jean Giono 2, mais on y est pas loin, je cite : « Il y a moins d’imbéciles au-dessus de trois mille mètres qu’au niveau de la mer… » 

Comme l’altitude doit être abordée avec humilité, je ne peux décrire toute la beauté du Zaccar sans  un clin d’œil à l‘histoire, en évoquant la description du territoire des Righas par Louis RINN 3 dans sa présentation devant la Société Française de Géographie (Bulletin du 2 ème trimestre 1901 page 190) quelques jours après l’insurrection des Righas de 1901 ou l’opinion publique coloniale dans toutes ses strates politiques été bouleversée par cette soudaine insurrection qui constitua le premier coup de tonnerre du nouveau siècle  après un certain calme apparent,  ravivant ainsi l’éternelle résistance du peuple algérien pour la liberté.

Louis RINN disait, je cite :

« Sur le pays je serai très bref, parce que, si beau et si curieux qu’il soit, ce que je peux vous dire ne vaudrait pas ce que chacun de vous peut voir et admirer. Soit en allant en chemin de fer jusqu’à la station Adelia qui n’est qu’a 110 km d’Alger, et seulement  à 5 Km de Margueritte à 10 ou 12 Km de Miliana, soit en allant dans les salles des dépêches des salles des Boulevard ou des rues Bab-Azzoun ou d’Isly examiner les photographies de Geiser et de Leroux. Il me suffira donc pour vous donner envie de faire cette petite excursion, de vous dire que ce pays est coupé de ravins profonds, de rochers escarpés qui offre a chaque pas des points de vue pittoresques, tantôt sauvages et grandioses , tantôt charmants t reposants, comme on rencontre d’ailleurs dans toutes les montagnes qui bordent la  Mitidja.

L’oued qui en amont et dans toute sa traversée des Righas est plus connu sous le nom d’oued Zeboudj ou oued Adelia, commence non loin de l’ancien télégraphe aérien, à la cote 897 prés de la Qoubba de Sidi Abderrahmane. Il dévale en des cascades et des pentes rapides jusqu’à la cote  298 environ, lorsqu’il quitte la tribu vers la gare de Vesoul-Benian. Mais l’altitude la plus élevée se trouve vers Zakkar El Chergui dont le sommet atteint 1535 m (1533 m au point trigonométrique). Margueritte est à la cote moyenne de 800 m et la ferme de Jenoudet, l’adjoint spécial dont vous connaissez la pénible odyssée est à la cote 840 m.

Ces chiffres permettent de rendre bien comptes de l’aspect mouvementé de ce pays très boisé qui offre des contrastes pittoresques par ses rochers, ses pentes brutales et le luxe de végétation de ses forets, de ses jardins, de ses  vignes et de ses champs. On a signale dans cette tribu plusieurs gisements  miniers :

  • De la galène de plomb, jadis exploité à ciel ouvert dans le Zakkar Gherbi par les indigènes et aujourd’hui délaissée.
  • Des pyrites de cuivre faiblement exploitées à Ain-Sultane et à oued Adelia
  • Du minerai de fer (Hématites) au Zakkar Gherbi et au kilomètre 126 de la route nationale près d’oued Haidous ils ont été utilisés par l’émir Abdelkader et sont aujourd’hui concédés.
  • Du marbre dans le Zakkar Chergui, où il parait y avoir eu des carrières du temps des Romains et aussi du gypse exploité par des Français de Miliana.

Ce territoire des Righas, vous le voyez Messieurs, offre des ressources très appréciables à l’activité de nos colons. Mais je ne vais pas m’étendre d’avantage sur la description de ce beau pays… ».

 

  1. Jean Giono, né le 30 mars 1895 à Manosque et mort le 9 octobre 1970 dans la même ville, est un écrivain français. Parmi ses romans célèbres : « Le Hussard sur le toit »
  2. Marcel Proust, né le 10 juillet 1871 à Paris où il est mort le 18 novembre 1922, est un écrivain français, dont l’œuvre principale est la suite romanesque intitulée « À la recherche du temps perd »,
  3. Louis Rinn(1838 – 1905 ) Officier français, diplômé de St Cyr. En 1864, en Algérie,  il est affecté aux Bureaux Arabes.  Il est l’auteur de nombreux livres. Son œuvre la plus célèbre est son étude des marabouts et des confréries de l’islam en Algérie: Marabouts et khouan. Il contribue à la Revue africaine et membre de la Société historique algérienne, et la Société Française de Géographie.

Par Rejalzekar

 

Le devoir de mémoire

Depuis des années, j’’essaye de m’intéresser exclusivement au patrimoine des Rhigas de Miliana  (les Rhigas de Médéa et de Sétif ne sont pas dans le champ de ce blog) en tant qu’Histoire, culture et territoire. N’étant pas un historien, ma modeste contribution m’oblige à me baser uniquement sur des faits historiques codifiés et référencés par d’éminents historiens-chercheurs. Ces derniers nous ont fournis une abondante historiographie des Rhigas depuis l’Antiquité jusqu’à  l’époque contemporaine en passant par l’époque médiévale et les différentes occupations subies.

A mon grand regret, j’ai constaté et relevé des écrits sur les réseaux sociaux émanant de certaines personnes traitant de l’histoire des Righas. La méconnaissance  troublante et  la légèreté  inconsciente avec laquelle ces personnes  traitent de l’histoire, n’a d’égale qu’à leur ignorance abyssale consciente ou non du sujet. La dangerosité de leur propos, jette l’opprobre  sur  tout un peuple, qui a depuis l’aube de l’humanité, comme tout le peuple algérien,  essayé de résister pour être libre face au calvaire imposé par les colonisateurs de tout de bord.

Remettre en cause certains aspects de l’histoire par la contestation de certains  éléments, la minimisation des effets, voir la négation des faits, est une manière inconsciente ou non  de révisionner l’histoire. Le révisionniste,  qui est loin d’être un historien maîtrisant et respectant sa discipline, agit par tentatives dissimulées dans la parole et/ou dans l’écrit,  aboutissant à une même finalité, la réécriture de l’histoire à partir des postulats essentiellement idéologiques ne respectant aucune neutralité, présentant ainsi des interprétations militantes de faits historiques, fondées sur la mise en intrigue du passé.

En essentialisant le fait historique, le révisionniste, ne prend aucune mesure de la contextualisation socio-historique  nécessaire à toute investigation,  donnant libre cours à une généralisation incontrôlée, débordante voire méprisante. Telle, une induction malsaine et rampante,  la tentation hâtive et abusive à la généralisation nourrit inéluctablement  des manichéismes concurrents et abêtissants qui peuvent conduire jusqu’à la négation de l’autre, traduisant des fois, chez ces mêmes personnes révisionnistes, une difficulté majeure à penser leur propre passé.

L’histoire est une discipline ambiguë. Pour ne pas porter un jugement hâtif et généralisant, sur ces apprentis sorciers,  accordons leur le bénéfice du doute, une erreur de raisonnement est forcement humaine, contrairement à la faute qui est par nature impardonnable.

Un grand ami me disait souvent, dans l’Histoire : « il faut chercher l’exactitude et non pas la vérité ». Je finirai cet article par une citation de Benjamin Stora*, à méditer par tous, je cite : « Le passé doit trouver sa place dans l’histoire pour former des citoyens et non des partisans ».

Par : Rejalzekar

*Benjamin Stora : Historien connu pour ces écrits de l’histoire de l’Algérie. Revue des deux Mondes, Ed Maisonneuve & Larose  1999

Le jour où Marc JENOUDET porta un burnous et prononça la Chahada !

Au petit matin de ce jour du 26 avril, il y a cent dix neuf ans,  des  paysans avec  à leur tête un certain Yacoub secondé par Thaâlbi  font leur entrée sur la place publique du village de Margueritte (un village viticole de colonisation établi au flanc du massif du Zaccar, à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Alger). L’ordre établit de depuis 1842 dans ce  village se transforma en l’espace d’un jour de fond en comble. En effet,  ce jour là, les dominés auraient brièvement échangé leur rôle avec celui de leurs oppresseurs. Les indigènes révoltés  avaient imposé aux principaux colons dans ce petit village de se déshabiller en public et de revêtir l’habit traditionnel de l’indigène musulman.

Le plus en vue de ces colons, un certain Marc Jenoudet, avait en sa possession plus de 1200 hectares de terres appropriés par la voie expéditive de la licitation, cette dernière était la traduction de la loi Warnier 1873 (Loi coloniale destinée  à éclater par voie judiciaire la propriété Melk ou Hbous  indivise des  algériens autochtones).

Jenoudet a su rester en vie en feignant d’accepter de prononcer la chahada et en s’empressant de revêtir un burnous et en exécutant quelques pas  de danse en guise de Djddib (sorte de transe pratiquée par les adeptes de des Tarika  Rahmania)

Le 26 avril 1901 le maître de l’heure «  moul essaâ »  s’appelait Yacoub.

De puis 1830, l’administration coloniale avait élaboré toutes sortes de lois et de mesures pour  renforcer leur emprise sur le territoire. Parmi elles, on peut trouver : séquestre, ordonnances de 1844 et 1846 ; cantonnement de 1857 ; sénatus-consulte de 1863 ; loi Warnier de 1873 ; lois foncières de 1887 et 1897.

Ces différentes  lois avaient  pour objectif la confiscation des terres des autochtones et la  restriction des droits d’usages de l’espace, en  les repoussant ainsi vers les montagnes et les terres les moins fertiles. Ainsi de puis le Senatus Consulte les Righas avaient perdu plus de la moitié de leurs terres.

L’étincelle de ce jour du 26 avril 1901,  contribua à raviver le combat  pour la libération et le procès des insurgées à Montpellier avait suscité un grand émoi en métropole, mettant ainsi à nu le vrai visage de la colonisation.

Par Rejalzekar

Faut-il exiger une caution intellectuelle pour chaque artiste ?

Faut-il exiger une caution intellectuelle pour chaque artiste ?

Loin de passer pour un fervent mélomane de Cheb Khaled, mais objectivement  ce dernier reste toujours le chanteur  algérien le plus récompensé dans le monde ; Un bref coup d’œil sur le tableau de ces récompenses internationales  nous donne un aperçu sur la renommée mondiale de l’artiste.

Hormis l’indigence intellectuelle et le manque de maturité  politique, Cheb Khaled continué à faire  vibrer les foules par sa musique à travers le monde. Et son nom est rattaché à la musique  Raï et à  l’Algérie.

Faut-il exiger une caution intellectuelle pour chaque artiste ? Je ne suis pas sûr, on sait que le monde de la musique est  dominé actuellement par les majors avec leur réseaux et leur codes, un artiste proposant  une musique alternative, progressiste, voir militante a peu de chances de trouver un écho  retentissant dans le brouhaha de ce monde cyber-connecté.

À croire qu’en  Algérie, l’adage populaire «  nul n’est prophète dans son pays »  reste toujours d’actualité, on a du mal à reconnaître le mérite !  Le chanteur, à l’égard de sa renommée,  a été récompensé  une seule fois dans son pays lors du premier festival au monde du Raï en 1985.

Ce festival,  pour l’occasion,  n’a pas tenu toutes ces promesses de rayonnement international. Ce dernier, dès l’année 2008,   se fait voler la vedette par un nouveau festival du Raï bis à Oujda au Maroc. Cherchez l’erreur !  Peut être que  le Maroc n’ayant pas une économie rentière, promeut mieux son rayonnement touristique  et culturel en développant à travers des festivals un modèle économique fiable et rentable (Le festival Mawazine avec ces 2.5 millions de festivaliers est le 2e plus grand festival dans le monde, derrière the Donauinselfest sur l’île du Danube à Vienne en Autriche).

Quant à, la question pourquoi  un nombre important des jeunes algériens préfèrent écouter la voix en or  du Cheb Khaled  et non  pas celle, par exemple, de Luciano Pavarotti,  sans doute l’une des plus grandes voix lyriques du XXème siècle. À mon avis, le contexte social ambiant d’une part et  l’absence d’initiatives culturelles universelles ouvertes sur le monde d’autres part, obligeant ainsi le jeune algérien à rester confiné dans un inceste culturel dévastateur.

Donner la possibilité à un jeune  algérien  de découvrir  Rossini, Puccini ou  Verdi  et  pourquoi pas lui offrir l’occasion d’assister  un jour à un opéra à la Scala de Milan, c’est réapprendre à  ce jeune l’émerveillement  lui permettant de s’imprégner de la dimension universelle  de cet art.

Espérant qu’un jour le King de la musique Raï  léguera  à l’Algérie en plus de son patrimoine musical, des œuvres caritatives et pourquoi pas une fondation digne de sa renommée  mondiale. À ce titre,  Pavarotti  a créé en collaboration avec Rigoberta Menchu’ prix Nobel pour la paix et défenseure des droits  des peuples autochtones, une fondation (Centro educativo Pavarotti) d’aide à la scolarisation des enfants pauvres au Guatemala.

Par Rejalzekar

 

 

 

 

L’émulation négative !

La génération des Algériens ayant  été à l’école pendant les années soixante, soixante-dix,  voir quatre vingt en Algérie possède une structuration dans la pensée qui montre un éveil  inspiré d’un projet éducatif et social avec des orientations pédagogiques concrètes qui permettent à l’enfant de  construire un monde sans préjugés où chacun peut trouver sa place.

Malheureusement, les vagues successives des politiques publiques dans tous les domaines et surtout en matière d’éducation et d’enseignement inadapté à la réalité socio-culturelle et linguistique  du pays ont complètement marginalisé cette génération. L’apogée de sa mise à mort s’est manifestée à  partir des  années quatre vingt avec l’envahissement culturel d’une idéologie venant d’un Orient lointain et prêchant le wahhabisme comme la seule et unique source de pratique de l’Islam, jetant aux oubliettes notre propre rapport à la pratique du culte comme si nos pères et grands- pères n’étaient pas musulmans.  Nous qui avons vécu, partagé et intégré pendant des siècles des diversités culturelles partageant ainsi une altérite apaisée  avec nos semblables croyants ou non. Le Wahhabisme, je n’ai pas trouvé mieux pour qualifier et vulgariser la définition de cette idéologie que celle de l’anthropologue algérien  Z. Khanchaloui  «une extériorisation malsaine et indécente de la pratique rituelle au détriment de la foi, ce mystère caché dans le cœur de l’être humain dont chacun de nous a pu toucher la douceur et la sincérité au contact de nos parents et grands-parents qui en étaient les derniers dépositaires »

Cette génération (en voie de disparition) avait  du mal à être visible étant stigmatisée et empêchée de tout rayonnement universel ; et ce  à tel point que sa majorité s’est  muée dans une pratique tardive et forcée d’un arabe littéraire oriental s’efforçant parfois de l’édulcorer  avec des formules incantatoires religieuses afin de se mettre au diapason de la nouvelle donne socioculturelle. Cette dernière, nous a imposé un « Nous » importé d’ailleurs. Cette donne, contribuant ainsi à élargir le fossé ou la « fausse guéguerre » entre arabophones et francophones et consolidant une émulation négative, nous a poussé  à passer à coté de l’essentiel.

La marginalisation de cette génération constitue une rupture dans la continuité de la transmission  des normes scientifiques et des valeurs universelles. A l’indépendance, l’Algérie,  comparée au monde Arab-musulman avait cumulé un potentiel  de compétences dans tous les domaines (de la gestion administrative à la gestion des infrastructures, voirie,  espace urbain,  l’éducation, l’industrie, l’agriculture avec des ouvriers qualifiés, et production labellisée).

D’ailleurs,  dans le domaine de l’agroalimentaire, nous étions les précurseurs des  labels utilisés en Europe tels que  les AOC (Appellation d’Origine Contrôlée,  AOP (Appellation d’Origine Protégée) ; Qui se souvient de l’appellation VDQS pour ne citer que cela pour enfoncer le bouchon ?

Si seulement nous avions su valoriser ce patrimoine  qualifié de «  butin de guerre »  par Kateb Yacine, nous aurions pu  empêcher  sa destruction en  créant  une émulation positive afin de l’aider à  développer à travers les canaux de la traduction la particularité de notre langue berbère, Darija, et même notre propre arabe algérien.

Dans ce domaine, le retard est immense, pour citer un exemple ;  La Grèce a traduit en  langue grecque  dix fois plus de travaux  scientifiques et littéraires que le monde arabe.

Enfin, une seule question me vient à l’esprit :  Ce qui est frappant  plutôt, c’est l’ampleur de l’effort intellectuel qui reste à accomplir pour avoir prise sur l’histoire que nous vivons et que nous avons l’ambition de « faire ». Mais, avant, nous voudrions savoir où nous en sommes dans ce début du siècle ?

Par Rejalzekar

Polémique à l’hôpital de Miliana

Aujourd’hui, on assiste à une pandémie qui est entrain de changer notre perception du monde et nos rapports avec nos semblables.

La polémique qui enfle en ce moment sur les réseaux sociaux  et notamment à Hôpital de Miliana concernant l’accueil des malades atteints du COV-19, ne devrait pas exister si nous avions un système de santé à la hauteur du potentiel du notre nation (gouverner, c’est prévoir).

L’hôpital de Miliana et son personnel (que je salue à l’occasion) continue d’assurer sa mission de soins sans aucune distinction de provenance. On est tous égaux devant les soins.

Il est tout à fait légitime que les citoyens de Miliana soient inquiets concernant le « débordement » des services de soins de l’hôpital en raison de l’afflux des malades venant des autres villes de la wilaya et orientés systématiquement vers cet hôpital sous prétexte que c’est le seul hôpital possédant un service d’isolement.

Cet argument n’est pas valable scientifiquement, le risque de diffusion est bien plus important en transportant les malades d’une ville à une autre, il est plus  judicieux de prendre en charge les malades atteints au niveau des hôpitaux même s’ils ne possèdent pas un service d’isolement.

Selon les recommandations des sociétés savantes (voir les recommandations scientifiques ci-après concernant l’isolement), tout hôpital qui ne possède pas un service d’isolement peut  réserver, créer, transformer un espace, un étage ou un pavillon en service d’isolement en l’équipant de matériel adéquat et d’un personnel formé pour les circonstances.

Le plus important, c’est la prise en charge des malades dans le respect des protocoles de soins et des mesures d’hygiène et d’asepsie telles que recommandées par l’OMS  et les sociétés savantes. Ceci ne peut être concrétisé sur le terrain sans une stratégie et une vision globale de la problématique faisant appel à l’intelligence, aux compétences et tout simplement au bon sens de chacun.

Par Rejalzekar

Recommandations d’experts portant sur la prise en charge en réanimation des patients en période d’épidémie à coronavirus :

ISOLEMENT :

Recommandations :

1. Il est recommandé de prendre en charge les patients suspects ou confirmés infectés
Par le COV -19 dans une zone spécifique du service permettant une meilleure signalétique et dans l’espoir de limiter la diffusion.
2. Il est recommandé de prendre en charge les patients suspects ou confirmés dans une chambre individuelle, en pression négative, avec traitement d’air.
3. En l’absence de traitement de l’air, il est conseillé d’utiliser un traitement d’appoint qui permet la filtration de l’air. Dans ce cas, il est important de vérifier que l’air de la chambre n’est pas partagé avec d’autres locaux.
4. Il est possible d’utiliser une chambre sans traitement d’air à condition de :
A. Maintenir la porte de la chambre fermée
B. De respecter les mesures barrières
C. D’aérer à un rythme régulier la chambre du patient. Si aucune preuve ne
permet de le valider, une aération de 10 minutes par heure a été proposée
D. De s’assurer que la pression de l’air dans la chambre est nulle
E. Et en l’absence de sas, sanctuariser un espace dans le couloir permettant
habillage et déshabillage du personnel
5. Il est fortement déconseillé de prendre en charge un patient dans une chambre avec un traitement d’air incluant une pression positive.
6. Il est recommandé de renforcer en moyens humains l’équipe de réanimation dès la prise en charge d’un ou plusieurs patients confirmés infectés par le coronavirus. Ce renforcement a pour objectif de réduire la charge de travail afin de maintenir un niveau élevé de respect des mesures barrières
7. Il convient chez tout patient nécessitant la ventilation mécanique d’utiliser un filtre à haute efficacité (HEPA) sur le circuit expiratoire.
8. De même il est conseillé de privilégier un système d’aspiration clos afin d’éviter les aérosolisations et risques de contamination lors des aspirations.
9. De manière générale, les techniques à risque d’aérosolisation, ainsi que les déconnections du circuit, sont à risque de contamination du personnel, doivent être autant que possible évitées (ventilation non-invasive, oxygénothérapie à haut débit).
10. Dans les situations où la ventilation non-invasive serait malgré tout nécessaire, il est proposé de s’assurer :
A. Que les soignants sont protégés avant de débuter la VNI
B. Que le masque patient est en place avant le début de la VNI
C. Que la VNI est arrêtée avant le retrait du masque du patient
D. Il est fortement recommandé de limiter la présence des soignants dans les chambres de patients infectés et recevant un traitement par VNI ou optiflow et notamment lors des soins générant un aérosol
11. La prise en charge des patients suspects/infectés par le COVID-19, nécessite les éléments de protection suivants :
A. -Port de masque FFP-2
B. Protection de la tenue professionnelle dans l’idéal par une surblouse manches longues, imperméable
C. Friction hydro-alcoolique (SHA)
D. Charlotte
E. Port systématique de gants
F. Lunette de protection (ou masque à visière)
G. Les phases d’habillage et de déshabillage doivent être maitrisés par les soignants afin d’éviter toute contamination (cf. procédures d’habillage et de déshabillage)

A force de partager une pandémie ! Forçons-nous à partager une solidarité ?

Nos aïeux faisaient preuve d’ingéniosité,  de générosité et de solidarité dans les moments  difficiles tels les épidémies, les sécheresses, les guerres etc…

On raconte, que pendant les épidémies les femmes confectionnaient  des plats cuisinés afin de les partager avec leur entourage proche et lointain. Parmi les plats privilégiés pour les circonstances on cite le Berkoukes, le Couscous, El Rouina, El ftir, Etc… Certains utilisent le Bouzelouf El anzi (viande de chèvre et chevreaux) pendant les épidémies en le faisant cuire avec la méthode traditionnelle c’est à  dire le faire  griller (t’zelfou)  au feu de bois avant de le faire cuire et le partager avec les pauvres et les voisins. Selon les anciens  l’odeur  et la fumée émanant du t’zlef  sont  considérées comme bénéfiques pour faire éloigner l’épidémie.

Autres pratiques de nos ancêtres, le Boughandja, un événement se rapprochant d’une fête ou un carnaval (déguisements et chants sont à l’honneur) se déroulant généralement lors des périodes  de sècheresse afin de conjurer le sort et faire pleuvoir le ciel. C’est une manifestation païenne   ancestrale remontant aux temps lointains mais qui reste toujours pratiquée de nos jours. Il n’y a  qu’a entendre les chansons qui perdurent jusqu’à aujourd’hui : «  Boughandja aara rassou, ya rabi chemekh rassou, Boughandja b’gha yezewedj ….etc … »

Si la forme de cette pratique n’est pas au goût de certains puristes qui considèrent que l’algérien doit se contenter et se fondre uniquement dans des pratiques venant d’un orient prêchant et  lointain, alors que d’autres préfèrent un occident pragmatique et  proche (c’est un  autre débat…) il n’en demeure pas moins que sur le fond cette pratique montre comment sociologiquement  une communauté de destin faisait face aux aléas du temps par la solidarité, le partage et la joie.

Ces pratiques, qui plus ou  moins se perdurent jusqu’à présent chez certaines familles algériennes,   nous renseignent sur la notion de partage, de solidarité et de dons des algériens pour faire face aux malheurs.

« El Sadaka (le don) éloigne le malheur et prolonge la vie  » disait mon père ! «  El sadaka at baade el bla et  t’wal el oommer » C’est un dicton, qui trouve toute sa place plus que jamais en ces moments difficiles !

Cette forme d’intelligence collective mérite d’être portée à la connaissance de tous les algériens afin de s’en  inspirer et de l’adapter à notre environnement actuel.

Le monde est à l’arrêt, nous devons prendre cette trêve comme une opportunité pour réfléchir à comment partager d’abord notre propre spécificité locale dans cette planète en prenant racine dans tout ce que nous possédons comme valeurs matérielles et immatérielles.

PS : Aujourd’hui,  le partage se fait dans les campagnes d’hygiène et la communication intensive sur  les mesures  sanitaires.

Par Rejalzekar

Le procès des Righas en métropole : Chapitre 6 et fin : – Un procès ancré dans les mémoires pour sa portée politique

Le procès des insurgés de Margueritte ne peut être analysé à l’aide du paradigme du « procès politique »  40 Vanessa Codaccioni, Punir les opposants. PCF et procès… : aucune revendication politique de la part des accusés, des avocats qui ne correspondent en rien au modèle des cause lawyers et ne prétendent que rechercher la meilleure défense pour leurs clients. De fait, si ce procès est hors norme par le nombre de prévenus jugés et de témoins appelés à la barre, on ne saurait non plus parler de collectif, que ce soit pour les accusés ou au sein du groupe d’avocats. En effet, dans leurs interrogatoires, les Algériens incriminés n’ont absolument pas parlé d’une seule voix ni même affiché une solidarité entre eux. Au contraire, pour la plupart, ils ont clamé leur innocence personnelle et ont souvent accusé les autres d’être coupables des faits qui leur étaient reprochés. Pour les défenseurs également, il n’y a pas eu de collectif d’avocats, comme cela a pu être mis en place pendant la guerre d’Algérie. Maurice L’Admiral, inscrit au barreau d’Alger, n’était pas en contact avec les avocats montpelliérains avant la délocalisation du procès. Chaque avocat assure la défense d’un seul client et plaide en conséquence. S’il existe des similitudes dans les différentes défenses (plaider les circonstances atténuantes en raison du contexte colonial), elles témoignent avant tout du fait qu’il s’agit d’une stratégie somme toute courante.

Pourtant, le procès, son déroulement et son issue sont restés dans les mémoires en Algérie pour leur portée politique. Le procès a été décrié par les représentants des colons ou par l’administration coloniale précisément parce qu’il était politique, que son verdit risquait « d’encourager » et d’inciter les colonisés à la révolte. La source du danger et de la contestation réside, pour les représentants du pouvoir, non pas dans l’engagement militant ou idéologique des acteurs en présence, mais bien dans la forme « procès », avec ses règles, ses procédures, ses rituels qui imposent, fait transgressif en situation coloniale, la liberté et la publicité de la parole, et surtout l’obligation de rendre des comptes pour tous les acteurs interrogés, quels que soient leurs statuts ou positions.

La délocalisation du procès en métropole a bien entendu joué un rôle majeur, en introduisant des acteurs métropolitains, avocats mais aussi magistrats au cœur de cette affaire coloniale, des acteurs peu habitués aux usages dérogatoires des normes juridiques propres à la colonisation. Pourtant, le procès des insurgés de Margueritte, s’il est marginal par son déroulement et son dénouement au regard de l’efficacité habituelle des pratiques répressives en vigueur dans les colonies, n’en est pas pour autant unique. L’historien de l’Algérie coloniale croise régulièrement des affaires dans lesquelles des colonisés obtiennent gain de cause contre différents détenteurs du pouvoir colonial devant les juridictions françaises, y compris celles situées dans la colonie 41 Nous pensons par exemple au jugement de 1862, confirmé par la….

 

Le pouvoir colonial se méfie donc de la forme ordinaire et légitime du procès précisément parce qu’elle implique un respect minimal des procédures et des droits de la défense. À la normalité de la procédure pénale, les autorités coloniales n’ont de cesse de réclamer des procédures dérogatoires, un régime d’exception, comme celui de l’indigénat. De fait, pour se prémunir du danger de la forme « procès », l’adminis­tration coloniale va demander que soient mises en place de nouvelles juridictions d’exception pour juger les colonisés, les tribunaux répressifs pour les délits et les cours criminelles, cours dans lesquelles le pouvoir administratif garde le contrôle et le droit d’appel est supprimé. La loi, votée en mars 1902, n’est pas encore en application au moment du procès des insurgés de Margueritte. Les élus d’Alger, commentant le verdict, y ont vu une justification exemplaire de la nécessité de ces juridictions d’exception pour juger les colonisés, la forme normale du procès étant trop risquée. Cependant, le recours à l’exception, courant et revendiqué dans les colonies, n’im­plique pas forcément l’inefficacité d’une forme « procès », d’une procédure « normale » que les autorités coloniales pourraient aisément contourner 42 Sur l’ambiguïté de la colonisation, entre exception et…. En effet, les différents dispositifs répressifs d’exception ne se substituent pas aux formes ordinaires de justice, mais se superposent à elles, de sorte que les colonisés (ou ceux qui les défendent) peuvent saisir les juridictions françaises pour contester les décisions dont ils sont l’objet. Surtout, la forme légitime de la justice, en particulier la forme « procès », reste une norme, au sens où elle pèse sur les autorités coloniales qui ne peuvent totalement la disqualifier et qui doivent répondre aux critiques des organisations « indigénophiles » remobilisées par le verdict de Montpellier.

 

 

  • 40 – Vanessa Codaccioni, Punir les opposants. PCF et procès…
  • 41 – Nous pensons par exemple au jugement de 1862, confirmé par
  • 42 – Sur l’ambiguïté de la colonisation, entre exception et

 

Le procès des Righas en métropole : Chapitre 5 : – Du procès des insurgés au procès de la colonisation

Dernière stratégie des avocats, la plus efficace : l’élargissement de la cause défendue. Les défenseurs des accusés de Margueritte ne sont pas des « cause lawyers  »ou des militants engagés dans l’anticolonialisme, leurs objectifs sont classiquement de défendre leurs clients. Certes Maurice L’Admiral, seul Algérois, est davantage impliqué dans les affaires politiques algériennes 23 Il deviendra élu sur les listes indigènes au conseil municipal,  mais le procès de Montpellier est pour lui davantage une opportunité pour se faire un nom dans une affaire nationale que véritablement une occasion de défendre une cause politique. D’ailleurs des journaux plus indigénophiles, tel L’Akhbar25 L’Akhbar, 1er février 1903. Sur L’Akhbar et son fondateur,…, qui souhaitent faire du procès une opportunité politique de contestation radicale de l’ordre colonial, reprochent à l’avocat algérois de parfois choisir des arguments qui en diminuent la portée politique, en particulier lorsque celui-ci plaide la fragilité mentale de Yacoub manifestée par son fanatisme religieux, reprenant ainsi partiellement l’analyse officielle des événements défendue par l’administration coloniale.

 

Cependant, c’est la recherche de la meilleure défense possible qui va inciter les avocats à élargir les débats pour interroger et mettre en accusation la colonisation des campagnes algériennes. Les défenseurs derrière M. L’Admiral vont choisir, quand ils ne demandent pas l’acquittement pour faute de preuve, de plaider les circonstances atténuantes. Cet argument, là encore assez classique dans un procès d’assises, se traduit à Montpellier par la démonstration systématique que les prévenus sont avant tout des victimes, des victimes des expropriations foncières effrénées rendues possibles par la législation coloniale, et plus largement des victimes du système colonial.

Cette stratégie apparaît tout d’abord lors de l’audition des témoins. Bien loin de s’en tenir à des questions sur les seules journées des 25 et 26 avril 1902, les avocats interrogent régulièrement les témoins sur les modalités d’application des lois foncières et du régime répressif de l’indigénat. Ainsi l’administrateur Monteils (dont l’interrogatoire est à l’origine de la « grève » des défenseurs) est-il questionné par M. L’Admiral sur les protestations qu’ont suscitées les demandes d’extension des terres de colonisation. Un témoin joue alors un rôle clé dans ce basculement : il s’agit de Charles Gauthier, propriétaire à Margueritte et ancien administrateur adjoint de la section de Margueritte. Interrogé sur les causes de la révolte, il invoque non seulement le « fanatisme », mais également les expropriations et le Code de l’indigénat :

— Le Président : N’a-t-on pas cherché à agrandir le territoire de Margueritte d’une centaine d’hectares ?
— M. Gauthier : Oui. Et cela a donné lieu à des protestations et à des plaintes. Mais personne ne veut les écouter. Les Arabes ne sont représentés par personne pour faire valoir leurs droits. Les personnes qui voudraient s’occuper de les défendre ne seraient même pas écoutées. Voilà l’administration et le gouvernement de l’Algérie 26 26e  journée,  16 janvier 1903, L’Akhbar, 25  janvier 1903..

L’interrogatoire de Jean Dominique Luciani, directeur des Affaires indigènes au Gouvernement général de l’Algérie, envoyé d’Alger pour présenter aux jurés les spécificités coloniales, se retourne également contre l’administration coloniale. J. D. Luciani est le meilleur expert de la législation coloniale au sein de l’adminis­tration à Alger. Arabisant, il se targue de connaître très précisément les mœurs et les coutumes arabes et rédige de ce fait, pour le Gouvernement général, presque tous les rapports sur les propositions de réformes discutées en métropole, afin le plus souvent d’empêcher qu’elles ne soient adoptées 27 Laure Blévis, « Juristes et légistes au service de l’État…. Il est aussi l’auteur d’un rapport sur les incidents de Margueritte, reprenant la thèse de la presse coloniale sur le fanatisme des insurgés. À Montpellier, il est au départ présent pour faire un compte rendu quotidien à Alger de la teneur des débats échangés dans le procès. D’abord cité à comparaître par la défense qui y renonce, il est appelé à la barre par le ministère public. J. D. Luciani entend porter la voix du Gouvernement général de l’Algérie et, comme à son habitude, essayer de faire comprendre que la complexité algérienne impose des pratiques contradictoires avec les normes métropolitaines. Cependant, interrogé par Me Grollier, l’avocat le plus engagé au côté de M. L’Admiral, J. D. Luciani est contraint d’admettre que les biens de tous les inculpés ont été séquestrés :

— M. Luciani : Les biens de tous les inculpés ont été séquestrés en vertu d’un arrêté du gouverneur général, sur une proposition du préfet. Le séquestre est une mesure politique qui a toujours été employée dans tous les cas de troubles ou d’insurrections qui sont arrivées en Algérie.
— Me Grollier : La proposition du préfet était-elle accompagnée de témoignages ou de faits ?
— M. Luciani : Non 28 Le Petit Méridional, janvier 1903..

Poussé à nouveau par les questions successives de Me Grollier et M. L’Admiral, le directeur des Affaires indigènes, acculé, doit admettre qu’un certain nombre d’Algériens relaxés dans l’instruction ont fait l’objet d’une mesure d’internement, ce qui incite Me Grollier au commentaire suivant :

— Me Grollier (vivement) : Donc la décision de la justice accordant un non-lieu a été annulée par l’administration. MM. les jurés apprécieront  29 ibid..

Ce faisant, c’est l’application pratique et concrète du régime de l’indigénat qui se donne à voir au public et aux jurés du procès.

Les plaidoiries des avocats, menées en premier par Maurice L’Admiral, ne font que poursuivre ce mouvement. Certes, M. L’Admiral, défenseur de Yacoub, met en avant le fanatisme de son client, disant que celui-ci mérite davantage un internement psychiatrique que la prison (ou la peine de mort requise par le parquet). Mais l’essentiel de son argumentaire porte sur les « motifs de la révolte ». Dès lors, M. L’Admiral utilise l’arène judiciaire pour exposer les très nombreuses entorses aux droits français autorisés dans la colonie algérienne. Sa longue plaidoirie est consacrée à la dénonciation de la colonisation, source à la fois de vexations et de spoliations pour les colonisés. En particulier, il décrit longuement et en détail le régime des impôts arabes, la pratique des expropriations foncières par licitation qui plongent les Algériens dépossédés dans la misère et ne peut qu’entretenir le ressentiment contre les Français :

Le spéculateur au courant de nos lots se fera donner le meilleur terrain, par le commissaire-enquêteur, les autres Arabes qui ne savent pas ce qu’il y a à faire, arriveront avec leurs titres de propriété et n’auront plus rien que du mauvais terrain.
[…] L’indigène exhale sa plainte et dit : « Qui donc nous débarrassera de ces Français qui nous chassent de nos terres et de notre bonheur ! » Ce jour-là, on entendra ce cri furieux que ces témoins vous ont répété : « Finis, les Français, finis »  30 Le Petit Méridional, 24 janvier 1903 (33e journée d’audience)..

L’objectif de M. L’Admiral est de susciter l’empathie du public et des jurés, de leur faire imaginer ce que la condition d’indigène signifie au quotidien de vexations et de contraintes incessantes. Le régime de l’indigénat (voir le « Code de l’indigénat »), symbole des discriminations coloniales, fait l’objet d’une dénonciation spécifique et détaillée, qui met l’accent à nouveau sur sa traduction pratique dans la vie ordinaire des Algériens.

L’Arabe est tenu à résidence. Un indigène veut-il aller à Miliana acheter un objet quelconque ? Il est obligé de se rendre à Hammam Rihra, à 12 kilomètres de son douar, demander l’autorisation de déplacement au cheikh. Celui-ci la fait payer. Puis il est obligé de se présenter à l’administrateur. Il attend là deux ou trois jours son permis de circulation. Il y a là des dépenses de séjour et des pertes de temps. S’il s’en va sans permis, il est incarcéré. […]
On met l’Arabe en prison pour un bonjour ou un bonsoir, mal donné ou non donné. Cela dépend du caprice du cheikh […]. Voilà les abus contre lesquels la population indigène et la population européenne elle-même protestent vivement ! Que de protestations, que de rancœurs ces abus ont amassés […]. La révolte d’aujourd’hui peut s’expliquer un peu par cet état d’esprit  31 Le Petit Méridional, janvier 1903 (34 e journée)..

La défense individuelle de Yacoub tend à disparaître derrière la dénonciation de la condition ordinaire de tous les Algériens (« l’Arabe »). Cette montée en généralité est une étape bien connue du passage de l’affaire à la cause politique 32  Élisabeth Claverie, « Procès, affaire, cause. Voltaire et…. Pourtant il n’est pas certain qu’il s’agisse ici d’un procédé identique. La montée en généralité ne vise pas à faire oublier le cas particulier Yacoub afin de mieux dénoncer une injustice plus large, celle de la colonisation. Au contraire, l’objectif de l’avocat est de réintégrer les incidents de Margueritte dans un contexte plus large, celui des exactions coloniales, de façon à minimiser la responsabilité de son client et à lui obtenir une peine atténuée. Là encore, il s’agit d’une stratégie d’avocat classique et habituelle dans les procès d’assises. L’originalité réside dans le fait qu’elle s’attache à une situation, la situation coloniale, qui est caractérisée par le contrôle étatique et la censure de toute parole contestataire ou simplement critique. Or, dans les plaidoiries des défenseurs, surtout dans celle de M. L’Admiral, tous les aspects des discriminations que connaissent les colonisés sont abordés. Après les effets de la législation foncière et des pratiques d’expropriations, après le Code de l’indigénat et la soumission à l’arbitraire des chefs indigènes nommés par l’administration (les caïds), le défenseur poursuit sa dénonciation des conditions de vie des Algériens par le droit d’internement, déjà évoqué dans les interrogatoires des témoins :

 

Écoutez Messieurs les jurés : une plainte, une dénonciation contre un indigène est déposée, le préfet, s’inspirant des avis de ceux qui sont autour de lui, envoie un rapport à l’administration et la commission spéciale décrète l’internement d’un homme qui peut n’avoir rien fait, plongeant ainsi sa famille et ses enfants dans la misère. […] Tout cela est exact, Messieurs, tout cela est officiel. Les colons, les Européens, connaissent ces faits comme les Arabes. Ceux-ci les subissent et se taisent, car ils savent que leur voix n’est pas écoutée  32 Le Petit Méridional, janvier 1903 (34e journée)..

Pour les besoins de la défense, les avocats présentent les accusés comme des victimes du système colonial, ce qui justifie, plaident-ils, les circonstances atténuantes. Ce faisant, c’est le procès de la colonisation qui se donne à voir et à entendre en métropole, devant une audience assez large. La presse, d’ailleurs, commence à s’en faire l’écho. Là où, dans les premiers jours du procès, Le Petit Méridional relatait avec forces détails la brutalité et le fanatisme d’Arabes déchaînés attaquant le paisible village de Margueritte, dans les dernières semaines sont publiés, en marge des comptes rendus d’audience, des articles d’opinion et de contextes décrivant la misère indigène et les effets délétères de la politique foncière 34 Le Petit Méridional, « Les Indigènes en Algérie », 26 janvier….

 

La stratégie des défenseurs est donc plutôt couronnée de succès. Là où l’avocat général, dans son réquisitoire, réclamait dix condamnations à mort et de lourdes peines de prison, le verdict est en retrait : 81 acquittements et aucun condamné à mort. Il ne faudrait pas conclure pour autant à une victoire totale pour les Algériens mis en cause. Les neuf principaux accusés sont condamnés aux travaux forcés (à perpétuité ou pour des peines de cinq à quinze ans) et sont envoyés au bagne de Cayenne, où la plupart vont décéder assez rapidement (c’est le cas de Yacoub) 35 Christian Phéline, L’Aube d’une révolution. Margueritte,…. Les autres, une fois rentrés en Algérie, ont toujours leurs biens séquestrés et sont souvent l’objet de mesures administratives d’internement, ce qui suscite une nouvelle campagne de presse menée par Maurice L’Admiral.

 

Pourtant, le verdict apparaît comme clément, les avocats de la défense s’en félicitent. L’issue du procès est d’ailleurs décriée en Algérie. La presse coloniale en particulier ne cesse de déplorer l’indulgence du verdict. Le Petit Oranais dénonce ce « pusillanime verdict », « véritable prime au pillage et à l’assassinat ». Le Républicain de Constantine reprend l’argument récurrent de la méconnaissance métropolitaine des réalités algériennes :

 

Ce n’est pas en refusant de nous rendre justice, en donnant des primes à l’insurrection qui grandit autour de nous, que nos frères de France arriveront à consolider la domination de la Mère-Patrie dans ce pays  36 Cité dans Le Petit Méridional, 14 février 1903..

Les députés d’Algérie, porte-parole du colonat, critiquent également avec virulence le verdict. Ainsi M. Trouin, député, interrogé par l’Agence africaine affirme :

 

Le verdict va encourager les indigènes […]. Ce qui est surtout fâcheux, c’est que pas une condamnation à mort n’ait été prononcée. La peine de mort est la seule qui ait, aux yeux des indigènes, un caractère exemplaire.
En retournant dans leurs tribus, les acquittés vont être, par leur seule présence, un encouragement pour leurs coreligionnaires  37 Ibid..

L’administration coloniale n’est pas en reste, percevant que derrière « l’indulgence » du verdict, il faut lire l’effet de la dénonciation des pratiques administratives. Furieux de ce résultat, le gouverneur général Lutaud s’en plaint encore à la Chambre des députés onze ans plus tard  38 Sylvie Thénault, Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale.…. En réalité, c’est la forme même du procès qui est dénoncée, sa longueur qui témoigne du crédit accordé à la parole de chacun, y compris des accusés, sa liberté de parole et de critique. La Dépêche algérienne excuse ainsi les jurés, « impuissants à démêler la vérité entre les dires du ministère public et ceux de la défense, se contredisant d’une manière insolite ». Avant même la fin du procès, en janvier 1903, le conseil municipal d’Oran vote une motion pour protester contre la façon dont est mené ce procès, en particulier de l’interrogatoire des accusés à qui l’on demande s’ils ont eu à se plaindre des colons. Cette « manière tendancieuse » a pour « effet de suggestionner et d’influencer le jury en lui rendant les colons odieux et les criminels sympathiques » 39  Cité dans Le Petit Méridional, 17 janvier 1903.. Dans ce flot de critiques, les avocats sont épargnés, précisément parce que chacun s’accorde sur le fait qu’ils n’ont fait qu’exercer leur métier avec ses ficelles et ses stratégies classiques. Le problème réside dans la forme « procès » qui laisse des libertés et ouvrent des passes aux avocats et aux accusés pour laisser entendre une parole habituellement inaudible.

 

23. Il deviendra élu sur les listes indigènes au conseil municipal…(revue droit et société)
25. L’Akhbar, 1er février 1903. Sur L’Akhbar et son fondateur,
26. 26e journée, 16 janvier 1903, L’Akhbar, 25 janvier 1903..
27. Laure Blévis, « Juristes et légistes au service de l’État….
28. Le Petit Méridional, janvier 1903..
29. ibid
30. Le Petit Méridional, 24 janvier 1903 (33 e journée d’audience)..
31. Le Petit Méridional, janvier 1903 (34 e journée)..
32. Le Petit Méridional, janvier 1903 (34 e journée)..
33. JR
34. Le Petit Méridional, « Les Indigènes en Algérie », 26 janvier….
35. Christian Phéline, L’Aube d’une révolution. Margueritte,
36. Cité dans Le Petit Méridional, 14 février 1903..
37. Ibid
38. Sylvie Thénault, Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale.…
39. Cité dans Le Petit Méridional, 17 janvier 1903.

Le procès des Righas en métropole chapitre 4 : À Montpellier, les accusés ont la parole ; ils peuvent témoigner sur la réalité de la domination coloniale.

La forme du procès, telle qu’elle est pensée et organisée par la procédure judiciaire française, métropolitaine, dans son déroulement le plus ordinaire, va avoir en effet des conséquences très importantes au regard des pratiques habituelles coloniales.

Tout d’abord, on vient de le voir, la publicité des débats implique que tous les participants, quel que soit leur statut ou leur position officielle, y compris les propriétaires français et l’administration coloniale, soient soumis à la discussion et donc obligés de rendre des comptes. Deuxièmement, l’interrogatoire des accusés, qui prendra plus de neuf journées, constitue également un moment important de tout procès. Dans le cas algérien, celui-ci est totalement en rupture par rapport aux pratiques coloniales. En effet, ce qui caractérise la condition indigène c’est son silence et son invisibilité : seulement sujets, exclus de la citoyenneté, les colonisés n’ont pas droit à la parole politique. Laure Blévis, « L’invention de l’“indigène » 19. Leur liberté de rassemblement et la presse sont très fortement entravées. Leur principal mode d’accès à la parole publique, au début du XXe siècle, est la pétition qu’ils envoient aux différentes assemblées politiques, algériennes ou métropolitaines, comme le firent les familles de Margueritte concernées par les nouvelles velléités d’expansion de Marc Jenoudet en 1900, en écrivant une pétition au président de la République.

 

À Montpellier, les accusés ont la parole ; ils peuvent témoigner, donner leurs versions des faits. Surtout ils peuvent se présenter, se définir et donner leur point de vue sur leur histoire et sur le fonctionnement de la colonie. Comme dans tout procès, l’interrogatoire des accusés sert à établir leur culpabilité et l’étendue de leurs responsabilités face aux crimes qui leur sont imputés. Mais à Montpellier, l’interrogatoire, suivant une stratégie des avocats de la défense qui orientent en ce sens les questions, devient l’occasion de rendre compte publiquement des injustices dont ils s’estiment victimes à un public étranger aux intérêts coloniaux. Les insurgés peuvent donner à voir, pour une fois de façon concrète, la réalité de la domination coloniale et des discriminations et spoliations qu’ils subissent régulièrement. Ainsi, Yacoub (d’après le compte rendu de la presse) revient régulièrement, alors qu’il est interrogé sur ses griefs contre les colons, sur les expropriations foncières dont sa famille a été victime :

Mon père avait des biens, il a été réduit à la mendicité. Pour trouver à emprunter, il avait été obligé de s’adresser à un moment donné à Provost pour avoir 40 francs. On prêtait un sac de grains et on était obligé d’en rembourser trois ou quatre.
[…] Autrefois celui qui avait des terres pouvait faire vivre sa famille ; aujourd’hui son travail […] ne suffit pas.
  20 L’Akhbar, 28 décembre 1902..

L’interrogatoire des accusés, exigé par la procédure judiciaire, permet donc de faire entendre une voix inaudible, totalement inédite pour un public métropolitain peu intéressé habituellement par les questions coloniales, surtout habitué aux récits de voyage d’inspiration orientaliste. La confrontation avec la réalité simple de la violence coloniale n’en est que plus forte.

Cependant, si les accusés cherchent à apparaître comme des victimes de la colonisation, comme les y invitent leurs avocats, il ne faudrait pas pour autant conclure qu’ils cherchent à justifier leurs actions en invoquant des injustices passées. Au contraire, bien loin de revendiquer une quelconque cause politique, les acteurs ont comme stratégie de défense le refus de la reconnaissance de culpabilité. La plupart des prévenus nient ainsi leurs implications, soit qu’ils disent n’avoir pas été présents, soit qu’ils affirment avoir été eux-mêmes les prisonniers des insurgés. Ces interrogatoires, longs et fastidieux en raison du nombre des acteurs concernés et des contradictions entre les différents récits, ont pour effet de brouiller un peu plus le récit des événements. Au récit de l’instruction et du procureur général, s’ajoute donc, sur la scène judiciaire, ceux, bien plus contradictoires et confus, de tous les acteurs du drame. La complexité de l’affaire, et à travers elle des affaires coloniales, s’exposent au grand jour, au grand dam de la presse coloniale et de l’administration française à Alger qui souhaitaient conserver le monopole du récit et de interpretation des événements.

Les avocats, enfin, acteurs centraux de tout procès, vont jouer à Montpellier un rôle crucial dans le dénouement de celui-ci. Bien que commis d’office, et donc, la presse insiste sur ce point, intervenant à titre gracieux, d’autant que les biens des accusés ont été mis sous séquestre, ces derniers vont totalement s’engager dans ce long procès, certainement pour tirer profit de cette exposition médiatique. Cet engagement professionnel est visible dans la façon dont ils ont préparé les audiences, en particulier lors de l’audition des témoins de l’accusation, à savoir les habitants Européens de Margueritte qui ont assisté aux faits du 26 avril 1901 et qui, pour la plupart, ont dû se plier au rituel de conversion. En effet, selon une stratégie de défense classique, ils cherchent à mettre en lumière systématiquement, par leurs questions, les contradictions entre les témoignages à l’audience et à l’instruction, mais également entre les témoins, de façon à semer le doute sur la participation des prévenus aux actes incriminés.

Ce type de stratégie n’est pas en soi exceptionnel, bien au contraire. Il est conforme aux attendus de toute défense sérieuse et correspond à ce que l’éthique professionnelle du « barreau libéral », qui connaît son âge d’or précisément dans les années 1880-1920, exige des défenseurs  21 Lucien Karpik, Les avocats. Entre l’État, le public et le…. Pourtant, là encore, cet interrogatoire des témoins, qui met à égalité la parole des prévenus indigènes et des témoins Européens, qui crée une suspicion sur le témoignage des Européens, sape le fondement de l’ordre colonial, à savoir la supériorité en tout domaine de l’Européen sur le colonisé. L’accusation qui, au contraire, assène sa vérité, plutôt qu’elle n’écoute et ne réinterroge les prévenus, se trouve dès lors décalée et dépassée par les attaques de la défense.

 

Dans le paradigme du « barreau libéral » proposé par Lucien Karpik, l’avocat se caractérise à la fois par son désintéressement, sa grande compétence juridique et son attachement à son rôle de contre-pouvoir et de garant ultime contre l’arbitraire. Les défenseurs des insurgés s’inscrivent parfaitement dans cette conception d’une justice acharnée face à une magistrature qui serait plus asservie et contrôlée par le pouvoir. Ils veillent ainsi à ce que tous les droits de la défense soient appliqués, à ce que toutes les formes du procès « classique » soient maintenues, et ce en dépit du caractère extraordinaire du procès de Montpellier. En particulier, ils se montrent très attentifs à ce que leur parole soit respectée lors de l’audition des témoins, moment privilégié pour démonter l’accusation et surtout, nous y reviendrons, pour élargir la cause défendue. S’ensuivent dès lors de nombreux incidents de séance, par exemple lorsque le président les accuse de trop dévier des faits incriminés. Un incident en particulier retient l’attention et témoigne de l’engagement des avocats pour s’assurer que les règles et les principes de fonctionnement d’un procès ordinaire soient en permanence observés. Lors de la 17e journée, M. Monteils, administrateur adjoint de la commune de Guergour, présent à Margueritte le jour de la révolte, est auditionné. Alors qu’il évoque les conversions forcées, il affirme :

Les Arabes ne songeaient qu’à faire le plus de victimes possibles et je crois qu’ils préféraient qu’on ne prononçât pas la formule dans ce but  22 (Le Petit Méridional du 6 janvier 1903..)

L’un des avocats, Me Chamayou, prend alors la parole pour demander que l’on interdise au témoin d’exprimer des appréciations personnelles. Sa requête n’est pas acceptée, et le président retire alors la parole au défenseur, au nom de la nécessité de laisser déposer librement le témoin. Me Chamayou proteste de façon encore plus véhémente et la séance est suspendue dans une certaine confusion. Cet incident se conclut par le dépôt de conclusions rédigées par Me Grollier « au sujet des appréciations personnelles du témoin lors de sa déposition, appréciations personnelles, que le président aurait dû empêcher et au sujet desquelles il a enlevé la parole à la défense ».

Cependant, bien loin de clore l’incident, ce dernier rebondit le lendemain lorsque ces conclusions sont rejetées. L’ensemble des avocats de la défense quittent alors la salle d’audience pour se réfugier à la bibliothèque, arguant du fait que « les droits de la défense ne sont plus respectés ». Cette « grève des défenseurs » réveille l’attention de la presse, qui était un peu lassée par l’accumulation répétée et fastidieuse des récits des témoins. La situation s’envenime et requiert l’intervention du bâtonnier. S’ensuit une longue négociation avec le président et le procureur général qui dure toute la journée. Les accusés se mêlent alors à l’action et, menés par Yacoub, refusent que l’audition des témoins soit poursuivie avant le retour des défenseurs. Ceux-ci reprennent l’audience le lendemain, apparemment sans changement précis. Les motifs des avocats engagés dans cette action aussi spectaculaire qu’éphémère demeurent obscurs, puisque nous n’avons pu disposer de leurs archives privées : stratégie de défense par le coup d’éclat ? Sentiment réel que leur identité professionnelle était mise à mal ? Prétexte de cet incident pour reprendre une lutte professionnelle antérieure visant à construire leur autonomie, à défendre leurs intérêts et leurs positions vis-à-vis du siège et du parquet ?

Quelle qu’en soit l’explication véritable, cette épreuve de force entre le groupe des avocats et la cour a surtout permis de tester la « normalité » du procès et la réalité du pouvoir des défenseurs. Suite à cet incident, le pouvoir de la défense est non seulement renforcé, mais également mis en spectacle par le respect ostensible des règles de la procédure judiciaire. Le président veille au maintien permanent des formes du procès, quelles qu’en soit les conséquences sur la durée, déjà très longue, des débats, anticipant par avance tout recours possible des défenseurs.

Ainsi, toutes les phrases prononcées font systématiquement l’objet d’une traduction en arabe, même lorsque les accusés affirment ne pas en avoir besoin. Cette « outrance procédurière » 23 (Frédéric Audren et Dominique Linhardt, « Un procès hors du…) s’explique effectivement par la volonté des autorités judiciaires de répondre aux attaques des défenseurs, de revendiquer la légitimité de l’institution judiciaire contre les accusations d’arbitraire. Cependant, ce respect exagéré des règles formelles de la procédure n’est pas qu’un artifice sans effet. Il contribue précisément à marquer la « normalité » du procès en réponse à l’exception coloniale régulièrement dénoncée par les avocats de la défense.

 

 

  1. Laure Blévis, « L’invention de l’“indigène”
  2. L’Akhbar, 28 décembre 1902.
  3. Lucien Karpik, Les avocats. Entre l’État, le public et le….
  4. Le Petit Méridional du 6 janvier 1903..
  5. Frédéric Audren et Dominique Linhardt, « Un procès hors du…